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Souvenirs de la guerre de 1914 à Presles

Souvenirs de la guerre de 1914 à Presles

 

Extraits de :

 

Comtesse Jacques d' Oultremont, Souvenirs de la comtesse Jacques

d' Oultremont, née Ursel, 1966, Presles, non publiés.

 

La comtesse Jacques d'Oultremont née Gabrielle d'Ursel en 1888, a écrit ses souvenirs pour ses petits- enfants, en 1966, donc à l'âge de 78 ans.

Elle était mariée depuis 1912, mais n'avait pas encore d'enfants. Voici quelques membres de la famille dont elle parle dans ces 4 extraits: son beau-père Eugène d'Oultremont bourgmestre de Presles, sa belle-mère Henriette, son beau-frère Paulus, cadet de son mari, sa belle-sœur Antoinette dite Tototte qui a épousé son lointain cousin Emmanuel d'Oultremont dit Männe, qui habite habituellement le château de Duras dans le Limbourg. L'auteure a quitté Presles le 5 août, quand son mari a rejoint Anvers au service de santé. Elle est allée chez son père le comte Aymard dUrsel.

Elle n'est pas encore rentrée quand les Allemands arrivent au château, elle ne reviendra qu'en octobre, elle raconte donc les faits concernant la fin août 14 daprès les souvenirs de toute la famille répétés mille fois au cours des années suivantes.

Dans le dernier extrait, elle parle des Australiens installés au château de Presles entre larmistice et la paix.



 

  1. Début août 1914 à Presles

 

...bref, pour faire face à toute éventualité, votre grand-père et son frère, oncle Paulus, partirent pour Bruxelles, s'engager volontairement, pour le cas où il y aurait un conflit.

C'était le 1er août 1914. Comme on n'engageait pas encore d'hommes pour l'armée, ils donnèrent leurs noms et prièrent les chefs de les inscrire, dès la moindre alerte, en cas de mobilisation. Le comte Paul d' Oultremont optait pour la cavalerie et votre grand-père, le comte Jacques d' Oultremont, pour le service sanitaire...

 

À minuit, le clocher de l'église à côté de ma chambre sonna le tocsin ( sonnerie de cloches en cas d'incendie) pour alerter la population. Les cloches sonnaient cette fois pour décréter la mobilisation générale : les Allemands venaient d'entrer en Belgique…

Affolés, le cœur bondissant dans nos poitrines, nous sommes tous sortis de nos chambres en chemise de nuit, pyjamas, robes de chambre, et nous nous sommes retrouvés devant la porte de ma belle-mère.

Un instant après, ce fut une sonnerie chez le concierge, avec l'ordre de mobilisation pour les six hommes de la maison, sauf votre grand-père qui fut rappelé le lendemain par le docteur Mélis, général en chef du service sanitaire de l'armée. Oncle Paulus fit un petit baluchon et s'en alla très rapidement avec les hommes de la maison rejoindre ceux du village qui avaient reçu l'ordre de rejoindre l'armée. Ils allèrent à pied à Châtelineau d'où un train à destination de Bruxelles les emmena à 4 heures du matin.

Mes beaux-parents, tante Tototte, oncle Männe et nous étions très émus de nous séparer de l'oncle Paulus, le meilleur des frères ! Le reverrions-nous ? Et quand ? J'étais mariée depuis deux ans et deux mois... Qu'allait-il arriver ? Mon angoisse était indicible. Je tâchai de la cacher de mon mieux.

Le lendemain matin, votre grand-père fut rappelé : il devait rejoindre son ami Georgy de Ligne, et partir pour l'hôpital militaire d’Anvers ; il était affecté aux ambulances avec son ami pour ramasser les blessés sur le champ de bataille.

Le lendemain matin, à la gare de Châtelineau, nous sommes partis pour Zon Huys, chez mon père, où je croyais rester quelques semaines. J'ai vu passer à la gare quantité de trains se dirigeant vers l'est. Ils étaient remplis d'hommes en uniformes de cavalerie et d’infanterie. De grands chiens étaient assis sur les banquettes capitonnées de rouge des compartiments de voyageurs. Ils devaient traîner les grandes mitrailleuses dont les desservants passaient la tête aux fenêtres des portières.

Les chiens avaient un petit drapeau français entre les dents, manifestation de sympathie pour la nation amie qui nous aiderait à refouler l'envahisseur. Les hommes chantaient, s'interpellaient l'un l'autre. Leur moral était d'acier.

Votre grand-père me remit dans les bras de mon cher père qui m'accueillit avec tant de bonté. Il repartit pour Anvers, via Bruxelles où il passa la nuit.

 

  1. Lazaret allemand au château de Presles fin août 1914

 

Au château de Presle1 s'était installé un« Lazaret » (ambulance permanente). Mon beau-père, qui était bourgmestre, restait aux environs du perron pour diriger le mouvement. En moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, les soldats s'étaient engouffrés dans la maison et avaient démeublé le grand salon, emportant le piano à queue et une table très lourde en chêne plein (six hommes seulement pouvaient la bouger); de même, ils vidèrent la salle à manger et trois autres salons. L'ennemi réquisitionnait de la paille. Un camion amena 250 hommes pour faire les paillasses. On les disposa dans toutes les pièces démeublées du rez-de-chaussée. Les blessés et les moribonds furent apportés du champ de bataille sur des civières. Suivant leur état, plus ou moins grave, ils furent mis dans des salles différentes. Dans la salle à manger; sous la chambre de ma belle-mère, on en entendit plusieurs qui gémissaient de douleur avant de mourir. Un grand chirurgien de Francfort opérait jour et nuit Français ou Allemands. Il avait plusieurs assistants et s'était fait aménager une salle d'opération dans la galerie au bout du grand escalier de chêne. Il avait fait blanchir à la chaux toutes les glaces des portes et des fenêtres donnant sur la cour intérieure. Pendant la bataille, ma belle-mère avait fait faire une installation dans la cave. Elle craignait de devoir s'y réfugier avec sa fille et ses deux petites-filles Henriette et Clémentine. L'aînée avait 4 ans, la cadette 16 mois. Vinrent bientôt s'ajouter à elles dans leur refuge, les serviteurs restés auprès d'eux et la femme du garde Aubert et trois enfants en bas âge. Elle avait avec elle une grande malle de bois avec tous ses trésors!

 

Heureusement tante Tototte, qui prévoyait tout pour sa mère, avait fait disposer de nombreux sièges dans la cave, des réserves alimentaires, etc.

Le lendemain et les jours suivants, il faisait une chaleur tropicale. Mon beau-père demanda aux officiers de déblayer le champ de bataille où gisaient les Français seulement. Les Allemands avaient enlevé les leurs pour qu'on ne puisse pas estimer leurs pertes, qui étaient bien supérieures. On lui répondit: « Que la Comtesse y aille! », en montrant Tototte, ma belle-sœur! Son père dit aux Allemands que dans notre pays, jamais on n'imaginerait envoyer une dame comme infirmière sur les champs de bataille ; qu'elle n'irait pas enlever les morts! Quand on leur répondait un peu fermement, les Allemands reculaient sans rien dire.

 

Les chambres du premier étage furent prises par l'état-major, des officiers supérieurs, des « Herr Barone » (sic) qui avaient de grandes couronnes brodées sur les poches des chemises de nuit!...

 

Ma belle-sœur Tototte enfila un tablier blanc pour pouvoir aller auprès des blessés français, leur apporter de petites douceurs et les consoler adroitement. Son mari, mon beau-frère, était à Duras, dans sa propriété du Limbourg, à 70 kilomètres de Presle. Il était censé y rester....mais à la grande surprise de tous, mon beau-frère, ayant découvert chez un fermier un vieux cheval clopinant et une non moins vieille voiture arriva à Presle deux jours après la bataille.

 

Tout était encore dans un état lamentable. De la fumée sortait encore de tous les bâtiments incendiés. Tout était gardé par l’ennemi, l'arme aux pieds. Des chevaux morts, des armes hors d'usage, des instruments de musique jonchaient le sol...

 

Mes beaux-parents, enfants et petits-enfants, étaient pratiquement prisonniers dans le château et devaient demander un laissez-passer pour sortir dans la cour intérieure et gagner le parc pour y promener les enfants de ma belle-sœur, à l'ombre des grands arbres, par cet été si chaud. Mon beau-frère, qui parlait couramment l'allemand demanda au médecin en chef un permis pour prospecter les petits bois derrière le mur, le Tienne-Burlon et la Haie Presle, afin de porter secours aux blessés qui pouvaient encore s'y trouver. Plusieurs combattants, encore vivants y gisaient en effet... Très peu survécurent aux 3 jours sans soins et sans nourriture, malgré les efforts du corps médical de l'ennemi qui a été sans reproche !

 

 

  1. Les réfugiés du Cambrésis

 

Enfin, après de longs mois sans le moindre indice de recul des armées ennemies, au mois de mars*2, un détachement d'artillerie vint cantonner à Presle. Les canons furent rangés sur les prés Burnaux, situés devant la grille du parc, dans le village. Les soldats logeaient chez l'habitant, les officiers au château. Ils prétendaient qu'ils venaient de Reims pour se reposer: qu'ils revenaient du front, non loin de là, où des troupes fraîches les avaient remplacés. Au bout de trois semaines, ils disparurent au cours d'une de leurs nombreuses manœuvres de nuit.

Comme leurs chambres étaient au « Petit Château »3, je les entendais descendre, avec leurs grosses bottes, l'escalier très proche de ma chambre, dans la nuit, avec fracas, ce qui était sinistre.

 

Quelques semaines après, le fermier Devigne qui avait remplacé mon beau-père pour diriger la commune, prit le titre de bourgmestre, moins les fonctions. Dès qu'une difficulté se présentait, il avait recours à votre grand-père pour la solutionner.

 

L'occasion ne tarda pas à se présenter. Un jour, pendant le déjeuner, une des rares fois où nous étions ensemble pendant la journée, arrive un télégramme adressé au bourgmestre qui l'envoie à votre grand-père, disant qu'il n'avait pas le temps de s'en occuper!

Le libellé du télégramme était ainsi conçu:

« Cent cinquante réfugiés de Cambrai4 arriveront dans la nuit. Ils devront être logés et nourris dans le village de Presles, pendant un temps indéterminé. »

Le bourgmestre avait ajouté :

« Trouvez les véhicules nécessaires pour les transporter de la gare de Châtelet au village ; j'ai d'autres occupations. »

Tout cela, à l'époque, était très compliqué, car l'ennemi reculait, les trains amenaient des troupes en masses, les routes étaient encombrées aussi, il n'y avait plus d'autos!

Votre grand-père, qui avait beaucoup d’initiative et qui parait à tous les coups, réquisitionna les chariots agricoles de toutes les fermes, tirés par des chevaux. Il y fit installer des planches de chaque côté et les envoya à la gare pour minuit… en les accompagnant.

 

Je ne pus les suivre, étant restée avec Maria5 et une femme du village pour faire la soupe aux choux rouges dans la douche en cuivre de la buanderie.

L’école des garçons fut l’endroit de réunion pour l’arrivée, où on distribuerait ce breuvage chaud, sans pain, chacun ayant déjà une pitance très limitée.

Il y avait un beau clair de lune et une température extraordinairement douce pour la saison, grâce à Dieu, car ces infortunés Cambrésiens arrivèrent à 3 heures du matin dans des véhicules de fortune, après 24 heures de station debout dans des wagons à bestiaux. Le spectacle était lamentable à voir. Les vieillards exténués, une couverture sur le dos, ployaient sous la fatigue, comme tous, du reste ; les enfants pleuraient, les bébés criaient. Heureusement, nous avons pu récolter quelques litres de lait que nous pûmes donner à ces réfugiés. Ces pauvres gens se jetèrent sur la soupe, bien rudimentaire, comme la misère sur le monde. Presque tous vous parlaient avec des larmes dans les yeux et dans la voix. Ils avaient eu très peu de temps pour quitter leur maison avec tout ce qu’ils possédaient. La reverraient-ils, après ces bombardements qui pilonnaient tout, avec la grosse artillerie ? Tout ce qu’ils possédaient encore était contenu dans une petite valise ou un baluchon, dans lesquels ils avaient emporté quelques vêtements chauds.

 

Le repas très sommaire terminé, chacun fut dirigé vers l’hôte d’emprunt qui lui fut désigné. Les habitants de Presles, qui étaient spécialement charitables et hospitaliers, firent le maximum pour réconcilier avec la vie ces malheureux Cambrésiens qui se sentirent bientôt presque chez eux et fraternisèrent avec nos bons villageois.

 

Au château, nous avions trois réfugiés, parmi lesquels la femme d’un ouvrier qui était au front et dont l’unique bébé de 2 ans avait été tué dans ses bras, atteint à la tête par un éclat d’obus. Pauvre femme, je sentais si profondément sa douleur, d’autant plus que je n’avais pas d’enfant à ce moment, et que tout mon désir était d’en avoir. Mais qu’était ma peine à côté de sa douleur ? Aussi, bien souvent, je me promenais avec elle, tâchant de l’aider à supporter sa douleur, encore si vive.

 

Nous hébergions aussi Mme Danyon6, veuve d’un directeur d’une grande industrie du Nord de la France, et sa fille de 35 ans, privée depuis sa naissance de ses facultés mentales ; ce qui constituait pour elle un malheur encore plus pénible à l’étranger. Elles étaient dans les deux chambres habitées par Chantal et Nathalie7, donnant sur la cour intérieure, au « petit château ». De là, elles plongeaient le regard dans la grande cuisine où tous les faits et gestes de ceux qui y étaient les intéressaient au maximum….

 

Très vite, nos hôtes réfugiés s’adaptèrent à leur nouvelle vie dans notre petit patelin. Les Preslois tâchaient de les gâter par des attentions. Quand on nous faisait, par extraordinaire, cadeau d’un kilo de farine blanche, on faisait un gâteau ou des galettes, on les partageait avec ceux qui étaient encore plus privés que nous.

 

 

4. Les Australiens à Presles

 

 Mon retour à Presles ne se fit que vers la fin février.

Les Australiens mirent à notre disposition les belles autos de l'état-major, avec leur conducteur en uniforme, pour venir me chercher à la gare de Charleroi; après six mois d'absence, je retrouvai ce cher Presle qui avait tout à fait changé de décor.

 

C'était devenu une garnison australienne! Deux Etats-Majors...Un régiment d'artillerie dont 100 soldats logeaient au château, les autres dans le village. Les canons étaient rangés dans les prés Burnaux. La cour intérieure du château était réservée pour le tennis: un filet avait été tendu et des limites tracées à la chaux. Par moments, les officiers jouaient aussi au football.

 

J'ai repris ma chambre au premier étage. Toutes les autres étaient occupées par les officiers supérieurs. Leurs ordonnances nettoyaient chaque jour les bottes et les chaussures sur les jolies consoles, ce qui ne m'enchantait guère. Sans cela, ils ne me gênaient pas. Je prenais mes repas à la salle à manger et présidais la table (en long) avec le général. Nous étions de 20 à 30 convives tous les jours, car les officiers supérieurs des environs étaient invités. La grande cuisine était envahie de soldats, plus ou moins cuistots, qui faisaient des repas plus ou moins appétissants, et ma cuisinière faisait de merveilleux desserts. Les officiers appréciaient surtout les « ice cream ». Tous les jours où il y en avait, on faisait une ovation au plat, quand il arrivait à la salle à manger.

 

Un jour, je fus très défrisée en voyant par la fenêtre que la cuisine était devenue le salon de coiffure des soldats. Toute une file attendait à côté d'un patient qu'on tondait à ras du cuir chevelu! J'étais vraiment dégoûée! Le lendemain je m'aperçus que ma cuisinière lavait dans le bac à vaisselle ses gros bas de laine pour profiter de la savonnée, le savon étant trop cher pour qu'elle en fasse une, elle-même dans un récipient adéquat! Quelle horreur!....

 

Périodiquement, les Australiens donnaient de grandes fêtes (dîners), ou dansaient, chantaient et finissaient par crier, tant ils étaient pochards. Alors votre grand-père 8 devait faire la police pour empêcher qu'ils ne fassent trop de dégâts par leurs fantaisies. Ils lançaient des œufs contre les murs, versaient de la confiture ou faisaient des cascades de vin dans le grand escalier. C'était loin d'être drôle pour le propriétaire qui pouvait craindre que des tableaux ne soient pris pour cible.

 

Deux agapes de l'espèce eurent lieu à Presle, l'une peu de temps avant mon retour, à laquelle assista le Prince de Galles, le futur Edouard VIII....

La deuxième festivité eut lieu peu après mon retour. Ce jour-là, ils ne me virent pas, et, le soir, ils furent plus calmes et moins bruyants, respectant ma présence.

 

Dans l'ensemble, je dois dire, sincèrement, que les officiers étaient tous très polis, attentionnés et prévenants. Jamais aucun ne m'a causé ennui d'aucun genre.

 

Dans ces temps reculés, l'Australie faisait partie de l'Empire britannique.... C'est à ce titre que les Australiens étaient parmi les Alliés. Leurs uniformes étaient également kakis, mais les soldats, au lieu de képis, avaient de grands chapeaux pourvus de larges bords, relevés du côté gauche. Ces hôtes de marque nous quittèrent à la fin du mois de mars 1919.

 

1 Presle est l'ancienne orthographe celle de la famille des barons de Presle, dont les d'Oultremont descendent.

2 1917

3 Partie du château qui date du XVIIe s

4 Plutôt du Cambrésis

5 Marie VAN de Vijver, femme de chambre au château

6 Avec M. Michaël BOUGENIERES, responsable des Archives Municipales de Cambrai, nous avons consulté le registre du recensement de 1921 et il apparait que ce serait Mme Veuve DANJOU, née Julia BRULE, née à OISY le 26 février 1849

 

7 Chantal et Nathalie sont ses 2 filles aînées, nées après la guerre.

8 Le comte Jacques d'Oultremont

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